Terminus

La capitale de la République a une seule place. C’est de là que partent tous les bus et les taxis de la ville de Djibouti, c’est également là le terminus de tous ces véhicules.

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Elle porte le nom d’un grand homme du pays, un indépendantiste mort trop jeune, Mahamoud Harbi Farah. Mais tout le monde l’appelle encore comme le colon, celui-ci la surnommait Rimbaud. Pourquoi ? sûrement pour y laisser sa marque. D’ailleurs ce n’est pas le seul endroit qui garde encore un nom inconnu du grand public.
Cette place compte trois lignes pour le centre-ville et au moins quatre pour la banlieue. Une seule ligne qui fonctionne dans les deux sens dessert les quartiers du centre-ville. La deuxième prend la direction des quartiers chics du nord de la ville et enfin la dernière va au Port. La ville s’est considérablement agrandie ces dernières années du côté de Balbala (la grande banlieue). Les quatre lignes de la banlieue sont insuffisantes pour desservir cette zone. Aux heures de pointe, il arrive que les usagers soient entassés sur le bord de la rue. Dès qu’un bus s’approche c’est la bousculade. Les plus jeunes et les plus rapides auront une place les autres devront attendre encore longtemps.

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Normalement, l’itinéraire du bus doit être tracé par le Ministère du Transport. Ce fut le cas au départ, je me rappelle que le tracé ainsi que le tarif étaient affichés à l’avant de chaque bus. Ces dernières années, la loi la plus respectée est celle de l’offre et de la demande. Mais la question est jusqu’à quand tiendra-t-elle ?

L’ambiance

Généralement, elle dépend des passagers, de l’heure de la journée à laquelle on se trouve, de la destination mais également de l’humeur du chauffeur et celle de son acolyte.
Quand je dis que les passagers ont un rôle à jouer dans l’ambiance qui règne dans le bus, ce n’est pas par hasard. Car il y a ceux qui sont muets et qui écoutent « gentiment » sans faire de commentaires sur la musique ni sur la pluie et le beau temps. Il y a les grincheux qui se plaignent du volume du son, du goût du chauffeur, ou de la vitesse du véhicule. Se rajoutent à cette liste les politologues, qui prédisent l’issue des prochaines élections ou commentent les résultats du dernier scrutin.
L’heure de la journée est déterminante pour l’ambiance dans la mesure où très tôt le matin personne n’a envie de parler même la musique se fait douce comme si elle aussi venait de se réveiller. Plus on avance dans la matinée plus les choses s’améliorent, le volume du son augmente. Quand le soleil est au Zénith, les bruits, les sons, et les voix se rejoignent à l’unisson dans une belle cacophonie. A mesure que l’aiguille avance tout ce petit monde se calme et finira par chuchoter tout en écoutant du « qarami » (chant accompagné d’un Oud).

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La ville de Djibouti initialement dessinée par le colon est restée la même durant des décennies, ce qui est en passe de changer. Ce dessin de départ a cantonné chaque communauté dans un quartier spécial. Ce qui fait que le bus que vous choisissiez pour rentrer vous cataloguait dans telle ou telle communauté. Donc on peut remarquer que la discussion peut être mener en Afar, en Somali en Arabe ou en créole (un mélange des trois).
Les deux acolytes (le chauffeur et son employé) peuvent être de bonne humeur car peut être que la recette du matin a été rondelette et ils se lèchent les babines à l’idée de ce qu’ils feront de leur part du butin. Cette humeur est facilement décelable par les passagers qui d’ailleurs sont souvent agacés par ces démonstrations joyeuses. Ils peuvent être en désaccord pour telle ou telle raison, et là comme par hasard c’est les passagers qui jouent aux pompiers.

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En tout cas dans un bus quel que soit l’endroit ou quelle que soit l’heure de la journée on sûr d’une chose c’est que ce n’est jamais pareil.

Les besoins

Les deux personnages les plus importants de ce feuilleton vivent carrément dans le véhicule.

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Mais comment peut-on vivre dans un véhicule qui roule sans cesse?
A question difficile réponse ordinaire, parce que tout simplement la rue répond à presque tout leurs besoins. Pour ce qui est des toilettes, en ville il existe sur les bords des rues des douches et des toilettes. Comme le véhicule ne doit pas s’arrêter pour des broutilles (c’est ainsi qu’ils considèrent le fait d’aller se soulager). Le conducteur descend comme s’il allait vérifier quelque chose sur son véhicule alors que les passagers sont à bord. Il prend cinq minutes et si les passagers demandent des comptes au crishbay, celui-ci fait la sourde oreille ou donne des réponses évasives. Ainsi sont-ils obligés de prendre leur mal en patience.
Cette technique n’est pas valable durant les heures de pointe où les passagers sont pressés et peuvent facilement se mettre en colère. donc si un besoin se fait sentir à ce moment alors le conducteur confie le véhicule à un autre chauffeur.

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Pour ce qui est de Balbala, les conducteurs se divisent en deux catégories (selon moi bien sûr). Il y a les raisonnables, qui attendent d’être en ville pour se rendre aux toilettes, et il y a aussi les cinglés, qui descendent du bus alors que les passagers sont toujours à bord et font comme les chiens pissent sur la roue arrière du véhicule. Quand il ne s’agit pas des roues, c’est derrière un arbre qu’ils font ça. Et le plus drôle c’est qu’ils le font en groupe s’ils sont accompagnés d’un crishbay et d’un radar. Les passagers sont laissés seuls sans explications sur le bord de la route à se demander s’ils ne sont pas victimes d’une panne.

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Comme l’argent se trouve dans les mains du crishbay, dés que le bus repart il commence à faire son boulot et à ce moment-là s’il doit vous rendre la monnaie vous n’avez qu’une envie tout en sachant ce qu’il vient de faire avec ses mains, c’est de lui laisser la monnaie juste pour ne pas avoir affaire à ses mains à l’hygiène douteuse.

Les bruits

 

Ayant pris le bus dans certains pays voisins, j’ai noté une légère différence au niveau du bruit. Là-bas, les passagers montent en silence, s’il arrive que deux personnes ont une discussion ensemble cela se passe en douceur tout en chuchotant. Les bus n’ayant pas d’arrêt fixe, les passagers demandent au conducteur de s’arrêter à tel ou tel endroit. C’est le seul moment où l’on peut entendre la voix d’un passager.

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Ici, c’est tout autre chose, le bruit on aime ça ! Je me rappelle une fois, je suis monté dans un bus assez silencieux et un monsieur a passé tout le trajet à faire des commentaires bizarres sur les gens au point d’en énerver certains lorsqu’on est arrivé au terminus il s’est exclamé : »Dans ce bus, il n’y avait ni « crishbay », ni radio, ni bavard donc j’ai joué les trois rôles et je vous ai amusé. » Cela m’a beaucoup surpris j’en ai déduit que le silence nous stressait.

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Des bruits, il y en a de toutes sortes. Ceux du véhicule (la moitié du parc automobile en ce qui concerne les bus est en piteux état). Dans certaines ruelles, on a l’impression qu’il émet une sorte de plainte.

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Viens ensuite les voix du « crishbay » et ces incessantes tapes sur la carrosserie du véhicule pour donner le signal du départ ou de l’arrêt au conducteur. Celui-ci peut à certaines occasions avoir des discussions ou des négociations avec ces connaissances (son mécanicien, d’autres conducteurs, le propriétaire ou la vendeuse de khât).

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Les passagers peuvent également débattre sur tel ou tel sujet de l’actualité ou de la vie sociale. Ces débats peuvent dégénérer en dispute.

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Un autre bruit est apparu depuis peu, auparavant les gens pour descendre demandaient au conducteur à voix haute de stopper le véhicule. Étant donné que les conducteurs profitent de la musique trop forte pour ne pas s’arrêter à l’endroit demandé, les passagers ont inventé une nouvelle méthode pour stopper le véhicule, on cogne une pièce de monnaie sur la paroi de la vitre. Le conducteur ne voulant pas endommager la vitre s’éxécute immédiatement.

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Enfin, celui de la radio,vers la fin de l’après-midi ou très tôt le matin les infos de la BBC et de VOA en somali qui émettent en FM seulement pour les longues distances , car dans le centre -ville la musique prend le dessus sur tout le reste.

 

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L’assaisonnement de tous ces ingrédients peut faire d’un trajet en bus agréable ou non.

Les odeurs

Une odeur est une émanation volatile perçue par l’odorat selon le dictionnaire. Et lorsque l’on est confiné, elle peut être vraiment oppressante.

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Le bus étant un espace clos par définition, différentes odeurs peuvent se rencontrer ou s’affronter selon les cas.

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Les odeurs ont des moments dans un bus par exemple, le matin, les odeurs de savon, de déodorant, de parfums bon marché, ont la côte. A l’heure de la sortie des bureaux et des écoles ce sont les odeurs corporelles, de la sueur, et des chaussettes qui prévalent sur le reste. Vers deux heures à l’heure du khât et des hommes, ce sont les odeurs de tabac et de plante verte qui circulent. A partir de seize heures, au moment où les femmes se rendent à la rue « des Mouches », des odeurs d’encens de houroud rendent à l’habitacle une certaine fraîcheur. Dans la soirée, à l’instant des boubous soyeux aux couleurs éclatantes, des odeurs de prairie fleurie de jasmin l’emportent et ensorcellent les occupants du véhicule.

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La destination est capitale dans la détection des émanations que l’on peut trouver dans un bus. Dans la mesure où l’on peut aisément deviner la destination du bus par les odeurs. Celui qui va dans la banlieue n’aura jamais les mêmes odeurs que celui des es moyennes. Et tous ceux qui partent travailler en banlieue le matin ne me contrediront pas. Il arrive que des passagers descendent tellement ils sont incommodés.
Si l’odeur caractérise chaque personne alors il en est de même des bus.

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Chez moi

De là où je viens, l’Homme est à l’image de la nature.

Le climat est rude avec les Hommes et ils le sont entre eux. La pluie est presqu’ inexistante comme les

effusions et les démonstrations affectives chez les Hommes.

Partout dans ce paysage c’est la désolation :

La terre est charbonneuse car on dirait qu’elle a brûlée, les cailloux semblent venir tout droit de l’enfer,

les Hommes sont squelettiques et ressemblent à des fagots de bois.

C’est une sécheresse permanente et une pauvreté sans fin pour les Hommes au point où l’on pourrait se

demander si Dieu lui-même n’est pas en colère contre cette partie du globe.

Le sol a choisi son arbre préféré  » l’acacia » et l’Homme a pris son animal favori  » le dromadaire ».

Tous deux surmontent la soif et la dureté du climat, ils ont en commun l’endurance et c’est surement pour

cela que nos hommes sont depuis toujours des coureurs de fond.

Pour couronner le tout le soleil n’est jamais absent, pour les Hommes c’est la joie de vivre qui est toujours

au rendez-vous.

Le voyage

Les raisons sont multiples. Mais peut importe le pourquoi, ce qui est essentiel c’est ce qu’il t’apporte.
Les voyages forment l’esprit dit-on et c’est absolument vrai. Cela vaut mieux que toutes les universités du monde. Si tu n’as pas franchi le seuil de ta porte, tu ne connais rien de la vie.

Dans certaines traditions, on dit qu’ils sont une fenêtre de l’enfer. Je pense que cela explique en partie la fatigue, le bruit, et surtout le stress.
Je me rappelle à quinze ans avoir vu de près pour la première fois un soldat armé dans un aéroport. Ce fut pour moi un choc.
La barrière de la langue peut s’avérer un obstacle ou une difficulté quand on arrive dans un pays dont on ne parle pas la langue. Mais le plus intéressant c’est de comprendre que la culture varie d’un pays à un autre, d’un continent à un autre.

De toutes les façons, on en revient grand d’esprit et d’âme. On comprend que la terre est ronde et que les hommes sont tous pareils. Que nos galères sont d’une futilité face à ce que d’autres affrontent.
Que les sociétés sont formées de classes, que la pauvreté n’a ni âge ni couleur ni religion. Que la drogue et le crime peuvent être le lot de certains. Que la peur du lendemain et la haine de l’autre sont vendus aux pauvres comme de la nourriture. Que partout les riches veulent toujours s’enrichir.
Que l’Homme est fou et qu’il veut détruire son seul habitat, la Nature.